php3tPVwrSarkollande_05Quiconque a vécu la journée d'hier au rythme des radios et télévisions ne pouvait ignorer que ce mercredi soir était le théâtre du Superbowl, d'une finale de Coupe du Monde de foot et d'un concert de Madonna réunis : le débat d'entre-deux tours présidentiel. Tout a été passé au crible, de la température du studio à la distance entre les deux protagonistes, en passant par les trois (oui, trois !) réalisateurs.

En tout état de cause, la véritable information de cet avant-débat était un sondage, tombé opportunément dans la matinée, qui estimait entre 10 et 15% la proportion d'électeurs français susceptibles de changer leur vote en fonction du débat. C'est terrifiant. Après tous ces meetings, toutes ces matinales radios, tous ces plateaux télés, tous ces sujets dans les journaux, un électeur sur dix est susceptible de changer d'un candidat à l'autre en fonction de ce qu'il pourraient dire lors d'un débat. La différence entre les deux est donc si fine ? "Petites phrases et grandes idées" penche plutôt pour l'hypothèse qui veut que beaucoup trop de titulaires d'une carte d'électeur ont pas mal de flotte entre les oreilles.

Ainsi donc, à 21 heures, Nicolas Sarkozy et François Hollande étaient face-à-face avec, entre eux, Laurence Ferrari, David Pujadas et quelque chose comme 20 millions de téléspectateurs. On n'ose imaginer la pression... Détail amusant : les deux candidats arboraient tous deux un costume noir avec une cravate bleu foncé. Curieuse coïncidence qui veuille que le futur Président, qui qu'il soit, ait des goûts pourris en matière d'association de couleurs.

Bon, le débat commence, avec une petite introduction de chacun. D'entrée, le ton est offensif. Ceux qui craignaient un Chirac/Jospin 95 mollasson sont rassurés. Pas de nouveau Sarkozy/Royal 2007 non plus : le Président sortant veut en découdre est se trouve à 100 lieues de son calme olympien d'il y a cinq ans.

Premier thème : l'économie. Autour de l'emploi, du pouvoir d'achat et de la réduction des déficit, les premières escarmouches montrent une tension à couper au couteau. En 1995, l'ambiance était cordiale. En 2002, Royal se savait battue et Sarkozy était trop fort pour elle. Là, l'intensité est totale, les deux débatteurs sont très dangereux l'un pour l'autre et l'enjeu est réel. De fait, contrairement à sa stratégie de 2007, Sarkozy attaque le premier et marque des points sur l'emploi. C'est en voyant la qualité de son discours et l'excellence de la riposte de son adversaire que l'on réalise que ce débat-là est de très haut niveau. On a peine à imaginer un membre des partis respectifs résister plus de deux minutes à l'un des deux finalistes.

Economie, donc, où l'on retombe dans les travers habituels de cette élection qui nous fait parfois penser que, le 6 mai prochain, ce sera le prochain chancellier allemand que l'on élira. Nicolas Sarkozy manie avec habileté la comparaison flatteuse : quand ça l'arrange, il se mesure à l'Allemagne. Sinon, il pointe les exemples grec et espagnol. Mais les meilleures petites phrases viennent du candidat socialiste, avec notamment un échange savoureux :

"- C'est amusant, vous avez toujours l'air content de vous, lance Hollande.

- C'est un mensonge !

- Oh pardon, vous êtes très mécontent de vous".

Suite à cette petite gourmandise, Nicolas Sarkozy, irrité, répondra "on n'est pas dans un concours de petites phrases" et se verra rattrapé par ses tics nerveux. Durant la majeure partie du débat, le Président sortant, manifestement agacé, agitera les épaules et le cou comme aux plus belles heures de la place Beauvau. On le voit même réciter ses idées en lisant ses notes, déstabilisé par un Hollande très calme et s'amusant à le couper régulièrement. Du coup, Sarkozy revient aux fondamentaux et isole la France qui est soit "le seul pays au monde" où telle chose se passe, soit l'unique à ne pas appliquer la politique voulue par son adversaire. La recette est éculée, la méthode connue et elle agace beaucoup.

 

Et le dérapage sur DSK arriva...

 

Heureusement, la deuxième partie du débat va permettre au candidat sortant de se ressaisir, à la faveur de thèmes sur lesquels il est plus à l'aise. L'Europe, d'abord, où il a pu faire étalage de son expérience internationale, naturellement supérieure à celle de son rival. Néanmoins, ce dernier ne se démonte pas et prouve, une fois de plus, que le débat est nettement plus facile à aborder quand les sondages sont bons. Car Sarkozy a l'expérience, d'accord, mais il a aussi un bilan. Et le socialiste va appuyer autant que possible sur la supériorité présumée de l'Allemagne sur la France, ainsi que sur la soumission de Sarkozy à Merkel. Ce que ce dernier va réfuter mais l'essentiel, ici comme ailleurs, étant bien que le Président sortant doive défendre son bilan. Expérience contre bilan contestable, c'est finalement toute la stratégie de Nicolas Sarkozy lors de ce débat. François Hollande, lui, peut bien promettre des lendemains qui chantent, force est de constater que lui, on peut le croire sur parole.

Et puis, le gros thème attendu par tous, celui qui, d'après l'activité "twittesque" mesurée on ne sait comment, a été le plus suivi et de loin le plus favorable à Nicolas Sarkozy : l'immigration. D'entrée, on a senti le socialiste moins goguenard, moins à l'aise sur une thématique qui le coince presque caricaturalement entre son électorat naturel et celui dont il a besoin pour dimanche. Ainsi, Hollande a péniblement égrené son programme pour combattre l'immigration illégale en tentant de mettre le candidat de l'UMP face à diverses contradictions. A y regarder de près, la plupart des arguments du socialiste mériteraient que l'on s'y arrête, mais il était écrit que ce thème était pour le Président. Objectivement, "Petites phrases et grandes idées" n'a pas trouvé un candidat plus convaincant sur le thème que l'autre, mais puisque les gens "in" de twitter ont trouvé que si, admettons. Retenons du débat sur ce thème que Nicolas Sarkozy a grossièrement reformulé un engagement de François Hollande sur les centres de rétention, et que ce dernier a joué plus défensif face à un adversaire totalement décomplexé. Ainsi, le Président-candidat fait bien la différence entre les immigrés européens et ceux d'Afrique. L'indignité dans ce thème était attendue : elle est au rendez-vous.

Après un léger crochet par le nucléaire qui ne laissera pas de traces dans l'Histoire, et un point sur les question internationales qui ont essentiellement tourné autour du retrait des troupes françaises d'Afghanistan, le dernier grand thème aura tourné autour du "style présidentiel". Pour le coup, l'avantage était clairement du côté de François Hollande qui pouvait appuyer là où cela faisait mal, à savoir sur les débordements d'un Président qui aura été tour à tour celui des riches, bling-bling et communautariste. Et c'est peu dire que, sur la foi de cette seule thématique, François Hollande a démontré qu'il avait largement le niveau pour rivaliser en débat avec Nicolas Sarkozy. Il s'est d'abord fendu d'une séquence absolument culte sur le mode "Moi, Président de la République...", qu'il aura répété 16 fois, y ajoutant chaque fois une petite pique ou une grande mandale à son adversaire. Lequel s'est trouvé tellement dans les cordes qu'il n'a rien trouvé de mieux que de renvoyer Hollande au bilan présidentiel de... François Mitterrand ! Mort en 1996 donc... Se défendant d'avoir été un Président partisan, Sarkozy en a perdu ses mots, qualifiant Hollande de "petit calomniateur" (SIC) ! La tension a atteint un tel degré que, systématiquement renvoyé dans les cordes par un adversaire exceptionnellement habile, Nicolas Sarkozy a ressorti son argument massue, d'une classe inqualifiable "je ne recevrai pas de leçon d'une gauche qui voulait porter avec enthousiasme monsieur Strauss-Kahn aux affaires". Riposte immédiate de François Hollande : "ce n'est pas moi qui l'ai installé à la tête du FMI". Décidément, le boss de la corrèze a un sacré sens de la répartie. La suite a été très confuse, Sarkozy accusant Hollande de mieux le connaître que lui, Hollande répondant qu'il ne pouvait pas connaître sa vie privée et le candidat UMP finissant par adresser cette drôle d'invective à son rival : "Ponce-Pilate"...

Les conclusions des deux protagonistes auront été symptomatiques, elles aussi. François Hollande terminait l'émission (72 minutes de temps de paroles chacun, quand même !) en s'adressant aux Français et en leur expliquant pourquoi il était le Président qu'il leur fallait. Nicolas Sarkozy, lui, a choisi de finir son propos en attaquant encore son adversaire. Ou comment distinguer un candidat qui ne perd pas de vue son objectif d'un autre qui a compris qu'il n'aura pas su faire la différence lors de ce débat. Sans le dernier thème sur le "style présidentiel", on aurait pu renvoyer les jouteurs dos à dos. Ce qui, en soit, aurait déjà constitué une défaite pour Nicolas Sarkozy qui promettait d'écraser son adversaire. Mais avec le dérapage présidentiel sur DSK et la tirage enlevée d'Hollande, on peut sans trop s'avancer dire que, des deux, c'est le socialiste qui a le plus tiré son épingle du jeu.

P.S.: Laurence Ferrari était habillée en noir et David Pujadas portait un cravate bleue. Sinon, nos deux plantes vertes ont passé une très bonne soirée. Elles n'ont même pas baillé. Bravo à eux.