lettreMonsieur le Président,

Ca ne durera peut-être plus très longtemps, mais vous êtes toujours le Président de la République. Je vous appellerai donc comme cela. J'ai eu envie de vous écrire car votre saga peut prendre fin ce dimanche. Ainsi, éventuellement, le décideront les Français. Mais votre place dans l'Histoire, elle, restera à déterminer.

Avant tout, je tiens à préciser que je n'ai pas voté pour vous. Ni cette année, ni en 2007. Je ne crois pas en vous. Votre phrasé, vos effets de manches, votre rhétorique n'ont aucun effet sur moi sinon de vous rendre ridicule à mes yeux. Et pourtant... Pourtant, quand vous avez été élu Président, j'ai voulu croire qu'une partie de votre programme n'était pas de la démagogie pure. Le bouclier fiscal, par exemple, me semblait correspondre à une certaine logique. Le projet a échoué, mais il ne me paraît pas absurde de l'avoir tenté. Comme quoi, malgré la détestable expérience de votre passage place Beauvau, j'ai voulu croire qu'il y avait un fond de sincérité dans votre volonté de gérer au mieux notre pays.

Nous sommes donc aujourd'hui à quelques petits jours de votre départ de l'Elysée. Bien sûr, rien n'est gravé dans le marbre et vous pouvez encore l'emporter. C'est très improbable, mais c'est possible. J'ignore encore comment vous êtes capable de rassembler près de la moitié du corps électoral après les cinq années que nous venons de vivre. François Hollande s'échine à essayer de démontrer votre responsabilité dans la hausse du chômage, dans l'explosion de la dette, dans la deliquescence de l'Europe. C'est une chose. Quant à moi, c'est un autre message que j'entends porter à vos oreilles et, par extension, au corps politique. Si vous voulez bien, je le diviserai en deux parties.

Car il y a la politique, bien sûr, au sens de gestion presque philosophique du pays. Vous portez un projet, c'est indéniable, mais ce serait presque cela que je vous reprocherais. J'ai vu les postiers remplacer leurs collègues comme ils le pouvaient. J'ai vu les professeurs craquer psychologiquement et physiquement devant l'ampleur de leur travail. J'ai vu les hôpitaux publics et leurs queues interminables. La véritable question est la suivante : les avez-vous vus ? De votre tour d'ivoire du faubourg Saint-Honoré, ne bougeant qu'entouré de cars de militants et de compagnies de CRS, que voyez-vous de la France ? Je vous le dis, là où la République est la plus attendue, ce n'est pas sur les marchés ou dans les sommets européens : c'est dans les écoles, les hôpitaux, sur le terrain. Parce que ces fonctionnaires, que vous avez tant critiqué durant votre campagne et tant massacré durant votre mandat, ont besoin d'un patron qui les protège, qui les aide et qui leur donne les moyens d'accomplir correctement leur travail. Vous avez passé cinq années à désosser joyeusement le service public, si bien que l'on se demande si vous n'avez pas l'intention de revendre la France en pièces détachées à un fond d'investissement quelconque. La liste des massacres que vous avez commis est longue, et comptent également les planning familiaux (crédits coupés), les médicaments déremboursés ou encore, étonnant de votre part, la police.

Le deuxième point que je souhaitais aborder avec vous est pourtant bien plus grave. Car chacun pourra témoigner que le pire aspect de votre quinquennat aura été moral. Voyons, prenons les choses dans l'ordre. Il y a eu la soirée au Fouquet's. Puis le yacht de Bolloré. La période bling bling de 2007-2008. La rencontre et le mariage avec Carla Bruni qui vous a mis dans un état second. Les frasques d'Hortefeux, ministre de la République condamné pour "injures raciales" mais resté en poste. L'affaire George Tron, l'affaire MAM, la réception de Kadhafi. Les soupçons de financement occulte de la campagne d'Edouard Balladur en 1995, dont vous étiez le trésorier. Les mêmes soupçons autour de la campagne de 2007, via Liliane Bettencourt ou Kadhafi. Et puis la division, toujours, cette manière de systématiquement monter les Français les uns contre les autres. Le communautarisme, dont vous êtes le grand apôtre en France. Ne dites pas le contraire, ce serait ridicule. Les expulsions sommaires et injustes. La politique du chiffre alors que l'on parle de vies humaines. La visite au pape avec Bigard alors que vous craignez que le vote des étrangers aux élections locales ne brise la laïcité. Mais de quelle laïcité parle-t-on lorsque le Président de la République est chanoine de Latran ? Par pudeur, je ne mentionnerais que brièvement Bernard Laporte, Nadine Morano et Rachida Dati...

Ce seul constat suffirait pour donner envie à n'importe quel électeur de vous inviter à quitter votre poste à grands renforts de coups de pieds dans le train. D'ailleurs, vous avez l'insigne honneur d'être le premier Président de la Ve République briguant un second mandat à ne pas être arrivé en tête au premier tour. Ainsi, vous aviez le choix entre mener une campagne d'entre-deux tours digne et risquer d'être battu, ou ruer dans les brancards, racoler les voix du FN comme rarement cela s'est vu dans l'histoire de la droite française, tenir les propos les plus indignes, jeter la honte et le déshonneur sur la République que vous représentez toujours, diviser encore et toujours les Français, les subdiviser en rappelant leurs origines, les rediviser un peu plus en distinguant ceux qui travaillent vraiment et les autres, le tout en risquant tout autant de perdre. Vous avez montré en quelle estime vous teniez la fonction qui est la vôtre en n'hésitant pas à la traîner dans la boue juste pour conserver votre siège. Vous étiez un personnage minable, mauvais et dangereux. Vous êtes devenu embarrassant, détestable, ridicule et une honte pour quiconque se trouve obligé de dire aujourd'hui que vous êtes son Président.

Alors voilà ce que je voulais vous dire, monsieur le toujours Président de la République. Je ne me suis jamais senti particulièrement fier d'être Français. En tout cas, pas plus que je ne serais fier d'être Grec, Colombien ou Sri-Lankais. Pour moi, nous sommes avant tout des citoyens du monde. En revanche, si vous veniez à être réélu, je vous le dis sans ambages, j'aurais réellement honte d'être Français. Non seulement je considérerais l'éventualité de quitter ce pays, mais là où j'arriverais, je m'excuserais par avance d'être le compatriote de tant d'imbéciles, crédules et racistes. Mais tout ceci n'est qu'hypothétique.

Recevez, monsieur le Président, l'assurance de tout mon mépris et, franchement, de toute la haine que je suis capable de vouer à quelqu'un,

 

"Petites phrases et Grandes idées"